Inde : des cueilleuses de thé gagnent un combat contre la multinationale qui possède Tetley

En Inde, des cueilleuses de thé ont remporté un combat contre l'entreprise qui possède Tetley - ici des cueilleuses de l'Assam dans un documentaire de la BBC - capture d'écran

En Inde, des cueilleuses de thé ont remporté un combat contre l’entreprise qui possède Tetley – ici des cueilleuses de l’Assam dans un documentaire de la BBC – capture d’écran

En Inde, un pays où tout est dirigé par les hommes, 6.000 cueilleuses de thé ont réussi à faire plier la multinationale qui dirige leur plantation, dont dépend notamment la marque Tetley. 

C’est l’histoire d’un extraordinaire soulèvement, un mouvement de 6.000 femmes à peine éduquées qui ont réussi à s’en prendre à l’une des sociétés les plus puissantes du monde. Et à gagner leur combat, dans un pays dominé par les hommes, tout en refusant de laisser ces derniers récupérer leur combat.

Il se peut que vous ayez goûté au fruit (ou plutôt aux feuilles) de leur labeur, car ces femmes sont des cueilleuses de thé de Kerala, un état du sud de l’Inde. Elles travaillent pour une énorme plantation, Kanan Devan Hills Plantations, qui appartient en partie et est largement contrôlée par la multinationale indienne Tata, qui détient la marque de thé Tetley.

La décision qui a mis le feu au poudre a été celle de supprimer les bonus attribuées aux cueilleuses, mais le problème prend racine bien plus loin.

Des conditions de vie dégradantes et dangereuses

Les conditions de vie des cueilleuses de thé en Inde sont dangereuses et dégradantes, comme un documentaire de la BBC l’avait révélé en enquêtant sur PG Tips, Tetley et Twinings, trois des marques de thé les plus vendues en Grande-Bretagne et dont le thé provient notamment de la région de l’Assam en Inde. En réponse, Harrods avait d’ailleurs cessé de vendre certains de ces produits.

Lors de leur reportage, Justin Rowlatt and Jane Deith avaient constaté que les cueilleuses de l’Assam n’étaient pas assez nourries et qu’elles étaient vulnérables face à des maladies mortelles. Visiblement, les conditions de vie des cueilleuses de Kerala ne sont pas différentes.

Les cueilleuses de thé de la région de l'Assam vivent dans des conditions très précaires - capture d'écran BBC

Les cueilleuses de thé de la région de l’Assam vivent dans des conditions très précaires – capture d’écran BBC

Ces dernières se plaignent en effet de vivre dans des huttes avec seulement un lit, sans toilettes ni autres équipements de base. De plus, bien qu’elles gagnent un peu plus que leurs consœurs de l’Assam, elles affirment que les 232 roupies (environ 3,20€) qu’elles sont payées par jour ne représentent que la moitié du salaire qu’un homme reçoit dans la même région.

Du coup, lorsqu’en septembre, les cueilleuses ont demandé qu’on rende leur bonus en plus d’obtenir de meilleurs conditions de vie et une augmentation de leur salaire, elles n’ont pas mis à mal que la société qui les emploie mais aussi les syndicats censées les représenter. En effet, quand le prix du thé a chuté il y a quelques années et que certains propriétaires ont abandonné leurs plantations, les cueilleuses affirment que les dirigeants des syndicats ont toujours réussi à garder leur travail. Elles ajoutent qu’ils n’ont pas suffisamment agi pour empêcher leurs maris de dépenser leurs salaires en alcool au lieu de le consacrer à l’éducation de leurs enfants et aux besoins médicaux de leurs familles.

Pempilai Orumai : une révolte féminine

C’est à ce moment que 6.000 femmes ont décidé d’occuper la route principale menant au QG de la société qui gère la plantation. Elles ont organisé cette manifestation elles-mêmes, alors que la plupart d’entre elles n’avaient jamais participé à une action syndicale. Elles se sont nommées « Pempilai Orumai », ce qui signifie union des femmes, et ont occupé l’une des destinations les plus touristiques de Kerala, Munnar, réduisant ainsi presque à néant la vie professionnelle et touristique de ce quartier. Leurs slogans visaient principalement les dirigeants des syndicats, comme celui-ci : « Nous ramassons le thé et portons les sacs sur nos épaules, vous emportez les sacs d’argent » ,ou encore « Nous vivons dans des boîtes de métal (comme celles dans lesquelles on range son thé, ndlr), vous vous prélassez dans vos bungalows », rapporte Justin Rowlatt.

Lorsque les dirigeants des syndicats – des hommes – ont essayé de se joindre à cette manifestation, les femmes les ont chassés. Elles en ont même attaqué un avec leurs sandales (la police a dû venir à sa rescousse) et des hommes politiques locaux qui voulaient leur offrir leur soutien. Au départ, la société régissant leur plantation n’a pas voulu les prendre au sérieux. Mais après neuf jours durant lesquels les cueilleuses ont bloqué à la fois les travailleurs du quartier et les touristes et des négociations supervisées par le ministre responsable de la région de Kerala, elle s’est rendue.

En soi, il s’agit d’une victoire incroyable en cela qu’elle a été remportée par un groupe de femmes proches de l’analphabétisme contre une des sociétés les plus puissantes du monde. Elles ont forcé les dirigeants de leur plantation à leur rendre leur bonus de 20%. De plus, les dirigeants de cette société – des hommes, évidemment – ont dû ravaler leur fierté et signer un accord rédigé par des femmes.

Elles ont gagné une bataille… bientôt la guerre ? 

Bien sûr, la guerre n’est pas terminée. Le problème de l’augmentation de salaire devait être réglé séparément. Les syndicats ont essayé de s’en charger et de lancer leur propre campagne pour augmenter le salaire journalier des cueilleuses de 232 à 500 roupies mais les femmes ont refusé de voir des hommes prendre la tête de leur initiative et ont décidé de lancer leur propre campagne pour une augmentation de salaire.

Au début du mois d’octobre, des syndicalistes auraient attaqué la manifestation des femmes en leur jetant des pierres. Six personnes auraient été légèrement blessées. Mais ces femmes sont déterminées à continuer leur combat. « Nous n’avons rien à perdre », a déclaré Lissy Sunny, une des têtes de Pempilai Orumai au site indien Catch. « La faim et la souffrance font partie de nos vies. Même si nous devions mourir de faim, cela ne nous importerait pas. Mais nous ne laisserons plus personne nous exploiter. Ça suffit. »