L’Histoire du thé #9 : l’année où les Anglais ont fait main basse sur la production mondiale de thé

Soldiers from the 78th Division enjoying tea and cakes served by a Salvation Army van in the forward area, 28 November 1943

Soldiers from the 78th Division enjoying tea and cakes served by a Salvation Army van in the forward area, 28 November 1943

Encore une news un peu farfelue, vous dites-vous depuis que vous avez lu le titre. Un peu, c’est vrai, mais pas seulement puisqu’il s’agit d’une histoire très sérieuse relatée par le magazine Mental Floss. Et ça raconte l’année où la Grande-Bretagne a acheté tout le thé du monde. 

On ne badine pas quand il s’agit du thé, outre-Manche. Une citation extrêmement célèbre (tirée du hautement philosophique film Death at a Funeral, c’est dire la qualité de mes références culturelles) affirme d’ailleurs que « Tea can do many things, Jane, but it can’t bring back the dead » (le thé peut faire beaucoup de choses, Jane, mais il ne peut pas ramener les morts à la vie en français). Une opinion que partageaient visiblement les grands manitous de l’armée de Sa Majesté au siècle dernier.

Alors que les Tommies (les soldats anglais) se faisaient massacrer dans les tranchées (comme les soldats des autres pays engagés dans ladite guerre, hein, ne rentrons pas dans ce débat), ils n’hésitaient pas à utiliser leurs munitions pour faire chauffer l’eau du thé (plutôt que de tirer sur l’ennemi avec – un truc que Christian Carion aurait pu nous montrer dans Joyeux Noël pour qu’on ne tombe pas ainsi des nues, soit dit en passant), rapporte Mental Floss. Cette petite manie n’a pas échappé aux Allemands qui se sont alors dit : « Et si on privait les Rosbifs de leur thé chéri lors de la revanche ? Ils seraient bien marris, les pauvres. Allez, main basse sur le Darjeeling ! »*

Du coup, au début de la Seconde Guerre mondiale, le ravitaillement en thé était donc aussi important pour les Britanniques que celui en armes, munitions, bombes et autres ustensiles de combat. D’ailleurs, en poids, l’armée britannique importait plus de thé que de bombes et d’explosifs (mais moins que de balles – celles pour mettre dans les armes à feu, pas celles pour jouer au tennis).

Dans la mesure où ça faisait vraiment BEAUCOUP de thé, des jobs ont même été créés exprès pour maintenir l’approvisionnement en thé des civils, histoire d’éviter tout soulèvement (car les manifs, ça mène au chaos, à l’anarchie et à couper les têtes des rois et reines, comme chacun le sait en Albion, la preuve, regardez en France comment ça a fini, mais bref, je m’égare). Et les Allemands, conscients de l’importance que représentait le British tea time, ont décidé d’exploiter cette faille psychologique.

Durant des siècles, Mincing Lane, une petite rue de Londres, avait été connue comme le centre nerveux du commerce de l’opium de l’empire britannique. Mais dans les années 1940, c’est le thé qui prit toute la place, Mincing Lane devenant le centre logistique du transport, du stockage et même des enchères du thé. À ce moment, la rue fut rebaptisée the Street of Tea (la rue du thé) par les autochtones.

Le Blitz (septembre 1940-mai 1941) avait échoué dans son objectif principal qui était de casser le moral des Britanniques. Il s’agissait donc de trouver une meilleure idée et les Allemands décidèrent donc de frapper à nouveau, mais de façon beaucoup plus stratégique.C’est ainsi qu’en 1942, les ennemis des Alliés attaquèrent Mincing Lane dans l’espoir d’anéantir cette merveille culturelle qu’est le tea time anglais. Si les réserves de thé n’étaient pas physiquement stockées dans cette toute petite rue, les registres mentionnant leurs emplacements et trajets furent détruits. Les rations du peuple et de l’armée de Sa Majesté pouvaient donc à tout moment se retrouvés coincés dans un village où – so shocking – quelqu’un pourrait avoir l’idée d’en profiter pour boire tout le thé – avec un biscuit ou deux, même, si ça se trouve. Ce qui, vous l’imaginez bien, n’était pas du domaine du concevable.

Pour remédier à cet état de chaos, le gouvernement du roi prit des mesures draconiennes et utilisa ce qu’il restait de l’argent disponible dans les caisses (et qui était accessoirement réservé à l’effort de guerre) pour… acheter tout le thé du monde. Chaque plant et feuille de thé cette année-là – exception faite du thé japonais, pour des raisons évidentes – fut ainsi acheté, acheminé et stocké par le Royaume-Uni. Ce qui veut dire que le même gouvernement dut également acheter beaucoup, beaucoup d’essence histoire de pouvoir faire chauffer l’eau du thé. Une mesure drastique mais c’était le prix à payer pour que les Britanniques gardent le moral. L’histoire ne précise pas en revanche si la même chose fut faite pour les biscuits et chocolat accompagnant généralement le tea time*.

  • Ce dialogue a été entièrement inventé par moi-même pendant que je buvais un verre d’eau.

** Mais on sait que depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les tanks britanniques sont équipés d’installations pour faire le thé.