La Dispute de Marivaux au théâtre Olympia : quand les spectateurs deviennent voyeurs

Les comédiens du JTRC pour Jacques Vincey dans La Dispute de Marivaux au Théâtre Olympia de Tours - capture d'écran

Les comédiens du JTRC pour Jacques Vincey dans La Dispute de Marivaux au Théâtre Olympia de Tours – capture d’écran

Hier soir j’étais avec un ami au Théâtre Olympia pour assister à une représentation de La Dispute de Marivaux, mise en scène par Jacques Vincey avec les comédiens du JTRC. Retour sur une passionnante expérience de voyeurisme. 

Au départ, une furieuse envie de voir ce que le Centre dramatique régional de Tours avait fait de Marivaux. J’avoue que je partais avec un (bon) a priori : quelle que soit la mise en scène, du moment que les acteurs étaient bons, qu’est-ce qui pourrait dénaturer un texte de Marivaux, sa légèreté et sa finesse d’expression ? Rien, on est d’accord. J’étais curieuse à propos de la mise en scène, justement. On nous avait annoncé qu’il n’y avait pas de placement car le public était disposé en cercle autour de la scène. Curieuse idée, qui s’est pourtant révélée diablement efficace.

L’une des dernières pièces de Marivaux, La Dispute, comédie en un acte et en prose donnée pour la première fois en 1744, ne rencontre à l’époque pas grand succès. Pourtant, c’est une pièce espiègle et charmante, où la subtilité doit résider dans la mise en scène puisque le texte original est très court. D’ailleurs, la représentation dirigée par Jacques Vincey ne dure qu’une heure.

Pour savoir lequel des deux sexes a, le premier, dénaturé l’amour en montrant l’exemple de l’inconsistance, un prince décide de faire élever quatre enfants, deux garçons et deux filles, à l’écart du monde. Ils vivent seuls et ne connaissent que deux autres personnes, Carise et Mesrou, qui se sont occupés d’eux depuis leur naissance. Vient ensuite le jour de leur faire découvrir le monde et de leur faire rencontrer d’autres personnes. Églé, Azor, Adine et Mesrin découvrent alors qu’il existe un autre sexe et un monde à conquérir. Qui tombera amoureux de qui et surtout, qui, de l’homme ou de la femme, trompera l’être aimé le premier ?

En faisant l’économie du décor et même des acteurs (Hermiane et le prince sont joués respectivement par l’éblouissante Miglé Bereikaité et Quentin Bardou, qui jouent ensuite les rôles de Carise et Mesrou), Jacques Vincey offre une version épurée mais éclatante de La Dispute. Les personnages ont été distribués aux acteurs selon leurs propositions de jeu, a expliqué le directeur du Théâtre Olympia à La Nouvelle République, ce qui donne lieu à quelques surprises.

Mais le plus surprenant, c’est peut-être la mise en scène… du public. Au début de la pièce, lorsque le prince fait découvrir à Hermiane le lieu où ont été élevés les quatre enfants, il lui explique qu’il y a tout autour un couloir secret qui leur permettra, ainsi qu’à la cour de son père, d’observer la rencontre de ces quatre jeunes gens sans être vus. Et c’est comme ça que le public devient voyeur. En nous plaçant au centre de la scène tout autour et si près des acteurs et en envoyant le prince et Hermiane regarder la scène de derrière nos bancs, Jacques Vincey fait de nous la cour du prince, dans un renversement de situation fascinant. Premiers spectateurs des premières amours, des premiers émois et des premières trahisons, il était difficile de ne pas être pris dès la première minute dans le jeu des acteurs.

Acteurs par ailleurs très bons. Take it from one theatre snob qui se casse à Londres voir Martin Freeman, David Suchet et autres grandes stars sur les planches dès qu’elle en a l’occasion. Comme quoi il n’y a pas besoin de beaucoup de moyens pour faire quelque chose de prenant et surtout de très bon. Jeanne Bonenfant était délicieuse, détestable et soufflante en Églé et Miglé Bereikaité étonnante, juste et émouvante en Hermiane et en Carise. Clément Bertonneau nous a offert un Azor innocent et naïf à souhait, Théophile Dubus une Adine sublime, déchaînée et ignoble à lui mettre des claques juste comme il fallait ; Delphine Meilland était surprenante en Mesrin gros dur et poto, et Quentin Bardou un prince arrangeant pour le beau sexe et un Mesrou protecteur. Un ensemble réjouissant à regarder et à ne pas manquer. Il reste quatre représentations (deux ce soir et deux demain soir, à 19 et 21h) – s’il reste des places, jetez-vous dessus !