Les Jonquilles de Green Park de Jérôme Attal : Si « un connard de psychopathe » décide de vous bombarder, « la famille Bratford c’est vous ! »

Interview de Jérôme Attal pour Les Jonquilles de Green Park - DR

Vous avez lu Les Jonquilles de Green Park de Jérôme Attal ? Non ? Grossière erreur ! Car ce dernier-né est un petit bijou et probablement le roman le plus abouti de l’auteur d’Aide-moi si tu peux

Après plusieurs romans ouvertement très personnels, Jérôme Attal a voulu faire de son dixième un roman historique, en prenant pour cadre Londres en plein Blitz. Après s’être essayé l’année dernière au roman policier avec Aide-moi si tu peux, un vrai retour nostalgique dans les années 1980, l’écrivain-parolier décide cette fois de raconter dans Les Jonquilles de Green Park une tranche de vie, celle de Tommy, un garçon londonien, de sa famille et de ses copains alors que la Seconde Guerre mondiale gronde et que les bombes allemandes s’abattent sur Londres. Mais attention, un peu comme Harry Potter, ce n’est pas parce que c’est l’histoire d’un enfant que c’est une histoire pour enfants !

« Si la guerre doit durer une éternité, je voudrais juste pouvoir vivre jusqu’au mois d’avril. Pour voir, une fois encore, les jonquilles de Green Park. Elles se tiennent ensemble, chaque saison. Belles et fières dans le vent puissant et douloureux d’avril. Comme nous autres en ce moment. »

Septembre 1940. Tommy vit avec ses parents et sa grande soeur Jenny. C’est le début des bombardements allemands sur Londres. Ils se préparent tout de même à fêter Noël.

Tommy et ses copains se passionnent pour les super-héros : Superman, Buck Rogers et… Winston Churchill. L’aventure ne serait pas la même sans deux petites frappes : Nick Stonem et Drake Jacobson, aussi vilain que sa jumelle, Mila, est belle.

Dans un Londres en lambeaux, ces jeunes adolescents vont se créer leurs propres histoires et se perdre dans les brumes et le fracas d’une ville enflammée. Mais fêter Noël et revoir les jonquilles en avril restent la plus belle des résistances.

On retrouve dans cette histoire le style poétique auquel Jérôme Attal nous a habitués. Esthète, délicat, amoureux de Londres et de l’histoire anglaise, cet admirateur de Churchill et des arts (un passion qu’on retrouve ici avec la présence de la photographe Lee Miller, notamment) a évidemment mis quelques bouts de lui dans son dernier roman. Et nous rappelle qu’on a parfois la mémoire courte – quand on se rend compte, notamment, à quel point certains événements très actuels font écho à certaines horreurs qu’on pensait avoir mises derrière nous avec la fin de la Guerre. Petit entretien pour découvrir cette histoire qui raconte avec la gaieté et l’insouciance que seul un enfant peut ressentir malgré un contexte déplorable.

Avec Les Jonquilles de Green Park (dont vous pouvez lire un extrait sur Somewhere Over the Teapot) tu t’essaies à nouveau au roman historique, de façon plus sérieuse toutefois que dans L’Histoire de France racontée aux extra-terrestres. Tu t’es d’ailleurs bien documenté sur la période (on pense à l’épisode avec la photographe Lee Miller, par exemple). D’où vient cette fascination pour l’histoire et à quel moment Les Jonquilles de Green Park passe du réel à l’imaginaire ? 

L’idée comme souvent quand je me lance dans le projet d’un roman est de trouver un territoire dans lequel je vais me sentir bien – le temps de l’écriture – et aussi pouvoir avancer, progresser, trouver des phrases et des moments qui vont me plaire. Ou qui me plairaient en tant que lecteur. Après Aide-moi si tu peux qui malgré ses références aux années 80 se passait de nos jours, j’avais envie de trouver un cadre historique qui pouvait réunir mes préoccupations et mes centres d’intérêt : la ville de Londres que j’adore, l’univers de la pré-adolescence dont je suis très fan en tant que lecteur notamment chez Fitzgerald (le cycle de Basile et Joséphine) et chez Salinger (L’homme hilare, ou Juste avant la guerre avec les esquimaux, deux de mes nouvelles favorites dans Nine stories) et aussi faire intervenir des personnages réels que j’admire : Winston Churchill, et bien sûr l’envoûtante et libre Lee Miller. Ensuite, c’est plus fort que moi, je n’ai pas une pratique de la littérature qui s’attache aux faits divers ou à la reconstitution historique, j’ai toujours besoin d’ouvrir la petite porte en espérant qu’elle donne sur du merveilleux. Ou de l’inventé.

Dans ce roman, comme dans les précédents, on trouve des éléments personnels – même si, depuis Aide-moi si tu peux, ils se font plus discrets et subtils. Ici, ce sont notamment ton amour de Londres et de la culture britannique, ou encore un poème écrit par ta grand-mère. Tommy est-il le garçon que tu aurais pu être, eusses-tu vécu enfant à Londres pendant le Blitz ? 

Oui, c’est le cas de tous mes romans, et peut-être encore de manière plus flagrante avec Les jonquilles, j’aime mettre le plus possible de ce que je suis ou ce que je ressens dans un roman. Parce que j’ai l’impression, à nouveau en tant que lecteur, que les livres qui m’intéressent ou dont je retiens quelque chose sont ceux où l’auteur s’est livré. Livre, livré. En fait, le roman doit toujours avoir une émotion ou une intention viscérale, et plus j’y mets de moi, moins j’ai la sensation que c’est un acte gratuit ou inutile. Je pense que toutes les personnes qui écrivent doivent ressentir ça. Alors évidemment j’ai donné à Tommy Bratford pas mal de choses qui me passaient par la tête au moment de l’écriture, comme l’histoire de la gentillesse en retour. Mais ces choses que je rumine et qui me constituent, c’est sûrement grâce à l’écriture de ce roman, le territoire de l’écriture, qu’elles ont pu se préciser et apparaître ainsi. Mais il y a des choses que je n’ai pas pu donner à Tommy car elles ne lui correspondaient pas et que j’ai données à d’autres personnages, au père par exemple quand je lui fais dire qu’il n’a pas de lauriers sur lesquels se reposer.

Les Jonquilles de Green Park est un roman historique mais l’indignation exprimée par le jeune héros envers la barbarie des nazis qui ont détruit un théâtre avec leurs bombes (alors que le petit Tommy n’aime même pas le théâtre) fait tristement écho à des événements contemporains très sombres. Est-ce qu’on peut imaginer que le sentiment que ressent Tommy a un rapport avec le frisson d’horreur qui a parcouru le monde à l’annonce de la destruction par l’État islamique de lieux chargés d’histoire en Irak et en Syrie, par exemple ? 

Oui, c’est exactement ça. Je voulais qu’il y ait des parallèles tout le temps avec la situation de l’époque actuelle. Et c’était l’idée aussi que si demain un connard de psychopathe à la tête de son pays décide de déverser des milliers de bombes par nuit sur votre ville, la famille Bratford c’est vous ! Et il va falloir s’appuyer sur ses proches, sa famille, ses amis, et aussi sur ses projets, une histoire d’amour comme un projet, pour continuer chaque jour à remplir sa jauge d’espérance.