#QuestionsQuiFâchent : Dammann Frères et le bio, le travail des enfants, le CTC, les arômes de synthèse… 

Pierre Merlanchon, responsable marketing de Dammann Frères, a répondu à nos questions sur la marque - ©Chloé Chateau

Pierre Merlanchon, responsable marketing de Dammann Frères, a répondu à nos questions sur la marque – ©Chloé Chateau

Bon, je n’allais pas vous sortir un dossier complet sur un mois et demi sur Dammann Frères sans essayer de les bousculer un peu. J’ai donc regroupé ici toutes les questions un peu borderline ou WTF qu’on avait, histoire de jouer un peu à Cash Investigation. Sauf que toute l’équipe a joué la transparence absolue et qu’il n’y a pas vraiment de gros dossiers, je vous préviens. Ceci étant dit, si vous voulez savoir si Dammann vend sa poussière de thé à Lipton ou si le thé que vous buvez a été récolté par des enfants, c’est cet article qu’il faut lire. 

1) Est-ce qu’indirectement Dammann Frères fait travailler des enfants ? 

On sait bien que les conditions de travail des gens qui récoltent le thé sont loin d’être idylliques. C’est assez régulièrement qu’on entend parler notamment des femmes indiennes qui récoltent le thé d’Assam dans des conditions déplorables. Mais qu’en est-il du travail des enfants, notamment en ce qui concerne le thé chinois, où il est assez difficile de vérifier ?

Marine Sonié et Emmanuel Jumeau-Lafond nous ont expliqué que Dammann Frères travaillait selon une charte éthique et que leurs fournisseurs s’engageaient à ne pas faire travailler d’enfants. Eux-mêmes lors de leurs nombreux voyages, n’en ont jamais vu travailler à la récolte. Alors évidemment on pourrait se dire qu’ils sont « rangés » quand les acheteurs viennent dans les plantations, mais en réalité c’est probablement un peu plus compliqué que cela. Si une plantation faisait travailler des enfants et que cela se savait, elle ne pourrait plus vendre son thé, si bon soit-il, ni à Dammann Frères ni à aucune autre grosse compagnie occidentale. Ce serait donc se tirer une balle dans le pied que d’avoir recours au travail des enfants pour la récolte du thé.

2) Est-ce Dammann Frères vend du thé bio ? 

Dammann Frères a vendu du thé bio mais Marine Sonié nous a expliqué que ce temps était plus ou moins révolu : « Même si on achète un lot qui est certifié ou un lot qui vient d’une plantation bio, on va le vendre tel quel, en conventionnel ». La raison est simple : un « thé bio » ne l’est qu’en fonction des réglementations de son propre pays. Un thé bio chinois n’est donc bio que par rapport aux législations chinoises concernant le bio – et elles ne sont pas tout à fait les mêmes qu’en Europe. Donc chaque fois qu’un lot de « thé bio » est acheté, il doit subir des tests à son arrivée en France pour déterminer s’il est bio, ou non, selon les ormes européennes. C’est à ce moment-là que ça passe ou que ça casse… et bien souvent ça casse. L’entreprise aura donc acheté plus cher un lot de thé certifié bio et ne pourra pas le revendre tel quel. C’est pourquoi Dammann Frères a décidé d’arrêter la vente de thé bio (ou du moins sous cette dénomination).

Tous les thés vendus par Dammann sont donc des thés dits « conventionnels », qui répondent aux normes européennes, notamment pour ce qui est des pesticides. C’est là que le fameux IFS intervient et que la note de 99,17% obtenue l’année dernière (et cela fait même trois années consécutives que Dammann obtient cette certification) prend tout son sens. Pour être bio (en Europe), un thé ne doit contenir aucune trace de pesticide, nous a expliqué Marine Sonié. Or cela est plutôt difficile à obtenir, notamment en Chine où le manager d’une plantation pourra toujours accuser le vent d’avoir fait venir des particules du champ du voisin en cas de contrôle. D’autant qu’en Chine, la grosse majorité du thé reste dans le pays – seulement une petite partie part à l’export. Il s’agit donc de trouver les bons fournisseurs avec lesquels établir une relation de confiance afin de retrouver la même qualité d’année en année.

3) Qu’advient-il de la poussière de thé qui sort de la dépoussiéreuse ? Est-elle vendue à d’autres entreprises pour en faire du thé en sachets de mauvaise qualité ? 

Aaahhh, la fameuse poussière de thé qui remplirait les sachets Lipton et Twinings ! D’où est-ce qu’elle vient ? Du CTC, bien sûr, du thé récolté en Afrique principalement, d’une façon mécanique qui broie tout sur son passage : feuilles, branches, petites bêtes et saletés éventuelles… Mais quand on sait que Dammann Frères, en dépoussiérant son thé, obtient 20 tonnes de déchets par an, qui représentent une perte de 2 à 3% des achats totaux de thé, on se demande si ça ne serait pas un peu tentant de vendre ces déchets à un concurrent. Vous me connaissez, il fallait que je mette les pieds dans le plat en demandant à Alexis Grand : « Et la poussière, vous la revendez à Lipton pour mettre dans leurs sachets ? » Ah, on a bien rigolé. Surtout quand Alexis nous a répondu que non, avant de nous dévoiler la vraie destination de la poussière de thé Dammann :

« Ça fait du compost à l’agglomération de Dreux. C’est du beau compost, hein, du très beau compost ! Notamment pour les Sencha, parce que sur les Sencha, dans les parties qui ne peuvent pas passer en sachets vous avez des feuilles qui sont magnifiques mais qui dans notre processus de traçabilité sont un déchet donc il n’est pas question de le réintégrer même si c’est, entre guillemets, de la ‘bonne came’. »

Il faut savoir pour la petite histoire que Dammann a tenté de faire pousser du thé sur le site de l’usine mais que tout a été mangé par les lapins qui grouillent partout vu que l’usine est en campagne, nous ont expliqué Emmanuel Jumeau-Lafond et Marine Sonié. On comprend mieux leur appétit pour les feuilles fraîches de thé maintenant qu’on sait que l’herbe de Dreux pousse grâce à du compost à base de thé !

4) Est-ce que Dammann Frères utilise du thé CTC dans ses mélanges ? 

« Le CTC c’est une technique de production qui fait qu’on obtient de la poudre à partir des feuilles de thé, poudre qui est conditionnée après dans les sachets papier – donc tout ce qui est Lipton, Twinings, tous ces gens-là, ont une partie de leur mélange qui est avec du thé d’Afrique », nous a expliqué Emmanuel Jumeau-Lafond lors de la présentation de son métier de Tea Buyer en Inde, au Sri Lanka et en Afrique. Oui, mais quand même, le CTC, ce n’est pas très cher. Alors, est-ce que Dammann utilise du CTC dans certains mélanges ?

« Oui, dans le Rukeri CTC, l’African Breakfast et le thé des Mille Collines (car la qualité gustative a été jugée intéressante malgré le mode de récolte CTC) mais ce sont des exceptions car nous privilégions les thés manufacturés de manière orthodoxe », m’a répondu Sandrine Derycke, responsable marketing et communication de Dammann Frères.

5) Comment savoir si les arômes qui parfument les thés sont naturels ou de synthèse ? 

On ne peut pas. De ce qu’on nous a appris sur la façon de faire les étiquettes, rien ne force à détailler dans la composition si un arôme est naturel ou de synthèse – du moment qu’on note qu’il y en a, c’est tout ce qui est requis. Cependant on sait maintenant que certains arômes sont très difficiles à obtenir, comme celui de fraise des bois, par exemple, quand ceux à base d’agrumes s’obtiennent assez facilement naturellement. On peut donc facilement imaginer que les arômes d’agrumes Dammann sont naturels dans leur majorité et que tout le reste est probablement synthétique (surtout quand il s’agit de choses qui ne viennent pas directement d’une plante – fleur ou fruit – comme le chocolat, le caramel au beurre salé ou autre gourmandise), puisqu’Aline Guglielmino-Taillefer nous a expliqué que 30% des 140 arômes que Dammann utilise sont naturels.

« Vous avez des sociétés qui préfèrent des arômes de synthèse et d’autres qui préfèrent des arômes naturels, pour moi il n’y en a pas un qui est mieux que l’autre, chaque goût apporte quelque chose et si moi c’est dans la synthèse que je retrouve la note aromatique que je souhaite eh bien je prends l’arôme de synthèse », a avoué Aline Guglielmino-Taillefer. En fin de comptes, vous l’aurez compris en lisant la partie qui concernait l’aromatique chez Dammann Frères, il faut peut-être arrêter de flipper à propos des arômes de synthèse, tout simplement. C’est vrai que certains sont franchement dégueus et probablement pas fait avec des trucs très chouettes, mais à ce niveau-là (celui de Dammann), il s’agit de commencer à faire un peu confiance. Soit on se dit « allez, ils n’utilisent que du bon thé, même pour leurs mélanges parfumés, ils ne vont pas nous coller des arômes abominables à base de désherbant » soit on refuse de faire confiance – mais à ce moment-là, mieux vaut arrêter le thé parfumé. Parce que c’est partout pareil.